polyphonie des forêts


Musique vocale, la musique pygmée présente d’emblée quelques caractéristiques essentielles :- la polyphonie, riche et complexe, - l’utilisation de techniques difficiles et fascinantes telles que le yodel, l’ostinato et le hoquet - et, enfin, cette impression de grande liberté dans l’exécution et d’autonomie des participants qui obéissent pourtant à certains principes imperceptibles mais stricts.

C’est une musique de structure apparemment libre. Un campement pygmée (en général une quarantaine de personnes) n’a pas de hiérarchie institutionnalisée. L’autorité appartient de fait au plus ancien, sans plus. De même, en musique, on retrouve cette «démocratie», sans la classique répartition entre leader et chœur se répondant et divisant le chant en cycles bien déterminés. Ici, au contraire, le rôle de l’éventuel leader est de lancer le chant et de l’animer, voire de le faire cesser, sans plus. Il ne sera pas le soliste au sens ou nous l’entendons; chacun a la liberté d’improviser en solo, de monter au premier plan, en respectant, bien entendu, les contraintes métriques, mélodiques et rythmiques du chant.

La polyphonie est complexe, elle ressemble à des entrelacs de voix qui se croisent, se superposent sur un tempo donné, créant une structure où chaque ligne mélodique peut se développer indépendamment des autres. L’ensemble est construit sur les répétitions, sans cesse variées et enrichies, d’un même motif de base. D’ailleurs, cette musique est répétitive et l’impression de développement continu qu’on peut avoir à l’écoute est due à la complexité même des techniques vocales polyphoniques. Ces voix qui se superposent, jusqu’à dissimuler les points de reprise du motif de base, donnent l’impression d’une évolution sans fin. Leur musique est tout à fait comparable, aussi bien par la complexité rythmique que par les règles qui régissent la polyphonie, à certaines formes savantes qui avaient cours en Europe entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle.

Les paroles occupent une place restreinte, quasi inexistante, dans ces chants : parfois un simple mot ou quelques syllabes qui s’effaceront peut-être au profit d’autres, non significatives, mais permettant aux techniques vocales d’assurer leurs fonctions.

Le yodel, alternance de voix de poitrine et de voix de tête, est le véritable maître de cet ensemble vocal magnifiquement maîtrisé, envoûtant. La complexité de la polyphonie y apparaît dans toute sa splendeur, progressivement, inexorablement, comme un filet qui se tisse petit à petit autour de l’auditeur. Ces chants calmes et d’apparence mélancolique s’étirent doucement, les uns autour des autres, les uns dans les autres, avec une densité rare.

La musique des Pygmées est fonctionnelle, liée directement à leur vie sociale et religieuse. Elle est essentielle au bon déroulement des activités principales de la vie de tous les jours. On chante donc quotidiennement et les enfants, dès leur plus jeune âge, baignent dans cette ambiance où leur apprentissage est pris fort au sérieux. C’est que les Pygmées n’aiment pas les erreurs. Très tôt, on s’entraîne à posséder les différentes formules qui permettront d’être une maille supplémentaire de la polyphonie, formules interchangeables destinées à éviter l’unisson.

Ils chantent avant et après la cueillette ou la chasse, parfois également pendant qu’ils chassent, quoiqu’ils ne considèrent pas ces appels de rabattage et de communication entre eux comme étant de la musique à proprement parler. Comme chez tout peuple chasseur, appels et imitations d’animaux font partie d’un environnement sonore quotidien. Un ensemble complexe de sons et de chants et une musicalité constante. D’ailleurs, les langues parlées par les Pygmées sont des langues tonales, ce qui explique beaucoup puisque déjà, pour savoir parler, il faut quasi savoir chanter ! Les chants interviennent également dans toute une série de fonctions ou de divertissements journaliers : berceuses, jeux d’enfants, danses des nuits de pleine lune, consécration d’un nouveau campement, communication entre eux - véritables opérations de cohésion du groupe.

Le groupe fonctionne en musique, vit en musique. Le chant fait partie intégrante de toute activité, il est lui-même acte social, il est système de communication.
 
Instruments de musiques

On a souvent considéré que la plupart des instruments de musique utilisés par les groupes Pygmées étaient des emprunts faits à leurs voisins les plus proches, les groupes Bantou avec lesquels ils échangent produits de chasse contre divers objets qu’ils ne peuvent se procurer autrement. Il est, en effet, possible que certaines percussions et certains lamellophones aient fait leur entrée dans la culture pygmée par le biais de ces rencontres. Il est cependant certain que ces groupes vivant en pleine forêt ont toujours su tirer profit de leur environnement naturel pour se fabriquer de petits instruments légers, souvent éphémères, faciles à transporter ou à reconstruire. Comme le sifflet hindewhu qui leur permet d’alterner des sons chantés et sifflés, véritable fusion entre art vocal et instrumental. L’alternance de sons sifflés et chantés construit une musique continue dont le son sifflé (à hauteur invariable) est l’axe autour duquel gravite la mélodie.

Il n’est pas rare d’entendre de nombreux arcs ou harpes de factures diverses, voire même une harpe cithare, long bâton au milieu duquel est fixé un chevalet sur lequel passe une liane tendue en zigzag de façon à former trois cordes. Les Aka jouent également des flûtes et la plupart des groupes ont tendance à se fabriquer des instruments «nouveaux» en ce sens que les matériaux employés peuvent être aujourd’hui des ustensiles ménagers recyclés : bassins, récipient de cuisine en aluminium, etc. L’exemple est significatif d’une musicalité extrême et d’une inventivité de tous les jours. Les Pygmées n’ont donc pas nécessairement besoin d’instruments importés, ils sont capables de se fabriquer ces objets à musique à partir de tout et de n’importe quoi. Et ces instruments, quels qu’ils soient, leur servent à jouer et chanter des chants moins collectifs, plus intimes, des musiques qui se partagent entre quelques individus et qui parlent de chasse ou d’amour. Et si aucun instrument n’est disponible, il reste encore le plaisir de jouer à même la surface de l’eau que l’on frappe avec les mains.

Chantefables et contes

Autre style important, le chantefable, récit à caractère symbolique où alternent parties chantées et parties parlées. Ces contes sont théâtralisés et si leur fonction principale semble être un certain divertissement, ils n’en contiennent pas moins une sorte de morale par l’exemple. Ils sont éducatifs, transmission orale du savoir collectif, fleurons de la littérature orale. La nature et les animaux y sont personnalisés en un symbolisme qui nous paraît hermétique mais qui est évident pour les Pygmées. Certaines fables sont des apologies de la volupté, avec texte à double sens et symbolisme profond, auxquels les Pygmées eux-mêmes n’ont accès que progressivement, avec l’âge.

Parfois, ces fables sont non seulement chantées et racontées mais également mimées. Ces récits offrent une place importante aux animaux et à leurs comportements amusants. Le conteur se promène allègrement dans le récit, ne suivant pas nécessairement le déroulement chronologique des événements, déjà connu de tous. Il y découpe, à son gré, les moments les plus significatifs, laissant l’imagination des spectateurs combler les intervalles. Le travail du narrateur est constamment soutenu et encouragé par l’auditoire formant le chœur, à la fois spectateur et participant, exactement comme dans le théâtre grec.
 
Musique de divination

Enfin, les chants associés aux rituels de divination trouvent une place privilégiée dans la musique des Pygmées. Au cours de ces cérémonies, le personnage central est le guérisseur, le devin. Il verra, par exemple dans le feu, la maladie de son patient, ainsi que les remèdes nécessaires. Il peut également être investi de la tâche de découvrir le coupable d’une mort suspecte. C’est éventuellement dans l’eau qu’il verra les signes à interpréter. Au cours du rituel, il est fréquent qu’un changement de personnalité s’opère dans le chef du «sorcier» danseur. Il devient dieu, animal sacré, ancêtre… «Au préalable, il a déposé sous sa langue un fragment de la racine - à propriété hallucinogène - d’un petit arbre appelé bondo, d’où le nom du rituel. Aussi n’est-il pas rare, dans la dernière phase de celui-ci, de voir subitement le devin, pris de tremblements, puis de véritables convulsions, tomber sur le sol dans un état cataleptique».

La musique est donc présente dans la vie pygmée, à travers toutes ses manifestations. Elle rythme la vie, de la naissance à la mort. Des berceuses aux chants pour enfants, des chants de chasse et de travail aux chants rituels, c’est toute la vie qui s’organise en polyphonies et jamais on ne chante à l’unisson, comme si, dans le labeur quotidien, chacun devait avoir une tâche distincte, contribuant ainsi personnellement et spécifiquement à l’édifice social et économique commun.
Et, quand surgit la mort, c’est un autre rituel émouvant qui se met en place. Tous les membres de la communauté se rassemblent autour du cadavre et entonnent le poignant Boyiwa (chez les Aka), chant purement vocal sans le moindre accompagnement d’instrument ou de battements de mains. Et lorsque le cadavre aura été mis en terre, le campement dansera sur les musiques de funérailles destinées à redonner le goût de la vie aux proches du défunt.
 
Les derniers Pygmées ?

Les peuples pygmées occupent une partie de la forêt équatoriale couvrant le Gabon, le Cameroun, la République centrafricaine, le Zaïre et le Congo. Les principaux groupes sont les Aka (Centrafrique), les Ba-Benzélé (Centrafrique et Cameroun), les Ba-Binga (Zaïre et Cameroun), les Ba-Twa et Mbuti de la forêt Ituri (Zaïre), les Bibayak (Gabon, Cameroun). Ces divisions sont extrêmement simplifiées dans la mesure où, d’une part, certains de ces groupes ne sont pas aussi distincts des autres et que, d’autre part, les répartitions géographiques ne sont évidemment pas limitées par les frontières.
Ils vivaient de chasse et de cueillette, se déplaçant sans cesse à la recherche de gibier. Depuis plus ou moins vingt-cinq ans, leur vie a fortement changé : certains ne restent plus dans la forêt que pendant la saison des pluies. La saison sèche les voit s’installer en lisière, à proximité des villages africains avec lesquels ils opèrent des échanges : trocs de viande contre des armes, des métaux, etc. Ils sont souvent liés à des populations de «grands Noirs» dans un système de dépendance qui peut également être considéré comme une répartition ou division officielle du travail. Les Pygmées chassent dans la forêt qu’ils connaissent et demeurent ainsi semi-nomades. Ils échangent cette viande contre des objets métalliques qu’ils ne peuvent fabriquer, ne disposant pas de forges. Leur économie et leur culture sont cependant bouleversées puisqu’ils doivent produire pour une demande extérieure, plus insatiable que la leur. Leurs techniques de chasse et le gibier traqué ont donc dus être adaptés et chacune des modifications a entraîné des changements dans leurs rituels et autres pratiques culturelles. Faut-il en déduire qu’ils sont en danger, que leur civilisation risque de s’effondrer ? Les dangers sont certainement différents selon les endroits. Il faudra protéger la forêt pour protéger les Pygmées et protéger ceux-ci pour protéger la forêt.